Carnet de voyages dans les Halles, partie 1 !

Les Halles : détours vers le passé
(31 mai – 27 août 2016)

Carnet de voyage dans les Halles : les détours de Guillaume Essaillon

Du 3 mai au 9 juillet 2016, la médiathèque de la Canopée – la fontaine a proposé aux amoureux du quartier des halles et de l’histoire, de suivre les aventures du tailleur de pierre Guillaume Essaillon, à travers le temps.

Au fil de ses pérégrinations, il nous a fait découvrir en images, la vie quotidienne aux halles, les grands changements et les petites évolutions, les bruits, les ambiances, les petits métiers et les difficultés du quotidien, du Moyen-âge à l’inauguration de la Canopée.

Voici ses aventures à suivre en trois parties…

Vers l’an mil – jour 1

1

Lorsque j’ai porté le 1er coup de massette, il y a eu un grand flash… Je me suis retrouvé les deux pieds dans la boue et la première chose que j’ai sentie, c’est cette odeur de vase acre et poisseuse. Ce voyage dans le temps, le premier d’une longue série, m’avait transporté dans un vaste terrain vague isolé, mais il s’est passé quelques minutes avant que je ne comprenne ce qui m’était arrivé. À une centaine de mètres, j’aperçois des cultures, des vignes, un petit champ de blé et quelques plantations que je ne reconnais pas. J’avance un peu, dérangeant quelques corbeaux mécontents et je m’approche de deux hommes à l’air franchement pas de l’époque. À mon : « Mais on est où là ? » ils répondent « Bah, c’est les champeaux ici ! » Complètement perdu dans mes pensées je continue mon chemin et mes pas me conduisent dans ce qui semble être un cimetière où pas une tombe n’est alignée. J’ai l’impression bizarre d’assister à une reconstitution sur le Moyen-âge. Pour en avoir le cœur net, j’interroge une femme qui me dit qu’on est aux Champeaux, un peu au Nord de Paris. J’ai du mal à croire que cette zone sauvage est aujourd’hui le quartier foisonnant des Halles !

Pendant 90 jours, à chaque chant du coq, j’ai été transporté dans une époque différente pour 24h et curieusement, je n’ai jamais pu sortir de ce qu’on appelle aujourd’hui le quartier des Halles. Et c’est ce qui m’a permis d’assister à pas mal d’événements de la petite et de la grande Histoire.

A demain pour de nouvelles aventures…

mai 1138 – jour 2

2.png

Jakob Grimer (attribué à), Musée Carnavalet – Histoire de Paris, vers 1570.

Certains d’entre vous aiment peut-être, comme moi, se promener dans les cimetières. Cherchant un peu de calme, je me fais montrer la direction de celui des Saints Innocents. Je n’ai pas tout de suite compris la mine de dégoût du bonhomme qui m’a renseigné… Quel choc, ce lieu n’a rien à voir avec ceux que l’on connait ! S’y mêlent prostituées, lingères, écrivains publics et marchands… Des chiens grattent la boue à la recherche d’une nourriture que je n’ose imaginer. J’ai vu une charrette portant des corps en heurter une autre chargée de poissons séchés. Inutile de vous dire que je n’en remangerai pas de si tôt.

Printemps 1185 – jour 3

4

Chronique anonyme en langue française depuis la création du monde jusqu’en 1384 (Fin du XIVe siècle).Patrimoine numérisé de Besançon

Quelle agitation ! Des rues sont barrées, des bruits de travaux retentissent partout et les marchants des Halles sont décalés. Des ouvriers posent sur la voie publique des dalles d’1,50 mètre de large. Des badauds me précisent que le roi Philippe Auguste a ordonné le pavage des rues pour faciliter le passage des charrettes et réduire la boue malodorante. Bientôt il fera construire sa célèbre enceinte. Le début de la modernité de Paris…

Aout 1186 – jour 4

3

Quatrième  plan de la ville de Paris, son accroissement et l’état ou elle était sous le règne de Philippe Auguste qui mourut l’an 1223 à l’âge de 42 ans / Par M.L.C.D.L.M  ; A. Coquart del. et sculp.

Ma dernière visite de ce lieu date d’il y a un peu plus de 50 ans. Le marché s’est bien développé et une muraille est en construction autour de Paris. Un mur d’enceinte de presque 3 mètres de haut a été construit autour du cimetière des Innocents. Cela n’empêche pas la populace de continuer à y circuler, ni les rumeurs d’ailleurs… On y raconte que le duc de Bretagne, fils du roi d’Angleterre, est mort lors d’un tournoi aux Champeaux.

Automne 1191 – jour 5

5

Crédit photo : médiathèque de la Canopée – la fontaine.

C’est fou ! Je savais que la construction de l’église Saint-Eustache avait commencé en 1532 et que le chantier avait trainé des siècles. Ce projet a été transformé, abandonné, amplifié au fil du temps. Ce que je n’aurais jamais su si je ne l’avais pas eu sous les yeux, c’est qu’il existait, à cet endroit précis, une autre église du nom de Sainte-Agnès. On peut encore voir sur les murs du bâtiment actuel, un drôle de poisson qui rappelle l’ancien édifice dont on doit la construction à un riche marchand… de poisson !

 

Hiver 1199 – jour 6

6

Gravure. Paris historique, promenade dans les rues de Paris tome 2.

Les rues bruissent d’une curieuse histoire, il y a un mois, se croyant rejetée par son amant, une jeune femme s’est jetée dans le puits de l’Ariane au croisement des rues de la Petite et de la Grande Truanderie. Après que son corps fut déposé à la fosse commune des Innocents, son amant, fit bénir l’endroit dans l’espoir de l’aider à rejoindre les limbes. Depuis, il parait que son esprit erre, chaque soir, près de la margelle du puits… Je ne suis pas superstitieux mais l’idée même de la croiser me fait froid dans le dos…

Hiver 1209 – jour 7

7

Le supplice des Amauriciens par Jean Fouquet, BnF – Bibliothèque nationale de France, Paris.

Un mouvement de foule m’entraine au-delà de la porte des Champeaux, des hérétiques vont être brulés vif. Sur les dix disciples d’Amaury de Bene condamnés, six sont attachés au bucher. Le bourreau installe les derniers fagots et la paille et jette sa torche sur le tas. Mes voisins chuchotent que le bois est bien sec, le supplice et le spectacle seront donc plus long…

 

Novembre 1348 – jour 8

8

Le triomphe de la mort, Pieter Bruegel l’Ancien — Museo Nacional del Prado.

  Je ne reconnais plus le quartier, la paranoïa et l’angoisse sont palpables dans les rues. Depuis le mois dernier, beaucoup de gens meurent des suites de fortes fièvres, j’ai entendu parler de la peste… Les corps des victimes sont transportés de nuit vers de gigantesques buchers dressés à l’extérieur de la ville. Cette journée a été terrible. De peur d’être contaminé, je suis resté à l’écart de tous, attendant que le jour suivant arrive… vite.

Juin 1352 – jour 9

9

La place des Halles lors de l’exécution du brigand Aymerigot Marcel (31 juillet 1358) [Estampe].

La Grande Peste a ratissé large, près de la moitié de la population a été décimée. La France est en pleine guerre de Cent ans et Paris est assiégé. Comme si ça ne suffisait pas, j’ai assisté ce matin à une scène de décapitation publique à l’épée. Le seigneur était là, les bourgeois à leurs fenêtres et le peuple sur le trottoir. Le curé en bonne place à côté du condamné. Lorsque le bourreau a levé son arme, j’ai fermé les yeux et j’ai crié. J’ai entendu la tête tomber puis rouler au sol. 

 

Mai 1378 – jour 10

10

Plan de Truschet et Hoyau, détail (XVIe siècle).

Je me promène dans le quartier, pas besoin de carte, il me suffit de regarder quel artisan est à l’ouvrage dans la rue. Ici un ferronnier, là des hommes déchargent des bateaux, un peu plus loin des blanchisseuses et des lavandières frappent le linge en rythme… Je réalise que la plupart des noms de rues du coin datent de cette période. Un peu plus loin, j’assiste à une bagarre, un audacieux tire-laine a tenté sa chance en plein jour… je ne dois plus être loin de la rue de la Grande Truanderie.

Automne 1381- jour 11

11

Le Portrait de Jean Robert, crieur. [estampe] BnF – Bibliothèque nationale de France, Gallica

Je m’aperçois qu’il existe par ici des métiers plus que bizarres. Les crieurs passent en nombre dans les rues pour vendre de tout ce qui se mange ou pour prévenir que les bains sont chauds. Certains crieurs spécialisés en vin vont le gouter gratuitement dans les tavernes pour ensuite en faire la promotion. Mais le métier le plus intéressant, le plus étonnant et le plus typique c’est le vendeur d’oublies, qu’on appelle « l’oublieur ». Il monte dans les maisons avec ces fameuses pâtisseries et les joue aux dés. S’il gagne il les vend très cher, s’il perd il les offre. Ce qui est sûr, c’est qu’il doit souhaiter la bonne nuit à ses clients en leur chantant une chanson grivoise… J’ai bien envie d’entendre ça !

Février 1393 – jour 12

Je suis bien tombé, juste entre les deux périodes de jeûne du Carême. Paris ne dort plus, les cloches sonnent à toutes volées. Mes papilles sont sollicitées de toutes parts. Guidé par une odeur de fromage chaud, j’arrive tout près de Saint-Eustache. Alpagué par un certain Raoul, me voilà entrainé à tirer les dés pour savoir combien de rissoles j’emporterai. Je tire un 5, mon estomac sera donc bien rempli par ces beignets de fromage sautés à la poêle !

Juin 1407 – jour 13

13

Nicolas Flamel (1330-1417) par Moncornet [Gravure]. BnF – Bibliothèque nationale de France. Gallica.

Le bruit d’un martèlement que je connais bien m’attire à nouveau vers le cimetière des Innocents. Des tailleurs de pierre travaillent sur une arcade… Je ne peux résister et propose mon aide contre un repas. Les 2 gaillards acceptent et pendant que je travaille sur la clé de voute j’apprends que le commanditaire des travaux est Nicolas Flamel. Cette arcade servira de tombeau à sa femme Pernelle inhumée dans le cimetière quelques années plus tôt.

Décembre 1415 – jour 14

14

La bataille d’Azincourt. Maître de la Chronique d’Angleterre, Monstrelet, Enguerrand de (1390?-1453) [Enluminure]. BnF – Bibliothèque nationale de France

La colère gronde au marché, les étals sont vides. J’entends les gens pester contre les « godons ». A la fin du mois d’octobre le roi a perdu une bataille contre les Anglais au nord d’Amiens, à Azincourt. Depuis, l’opportuniste Jean, duc de Bourgogne, harcèle Paris et toute l’île de France, résultat le marché n’est plus approvisionné et les Parisiens crèvent de faim.

Mars 1425 – jour 15

15

La danse macabre des Saints-Innocents d’après l’édition de 1484 par Jean Gerson (1363-1429). BnF – Bibliothèque nationale de France. Gallica.

Au cimetière des Innocents, sous les arcades du charnier des Lingères, un homme est en train de peindre une fresque assez effrayante. Il travaille sur le détail de l’armure d’un chevalier encadré par des personnages qui ressemblent à des zombies. En flânant sous les arcades, je réalise qu’en fait les « zombies » sont la représentation d’un seul et même personnage : la mort.

Avril 1450 – jour 16

16

Image représentant François Villon dans la plus ancienne édition de ses œuvres (Pierre Levet, 1489).

Il pleut, je me réfugie dans une taverne. Trempé jusqu’aux os, je commande du vin pour me réchauffer. Je suis rapidement entrainé dans un groupe de joyeux fêtards. On boit pas mal, on rit beaucoup… Je suis captivé par l’un d’eux qui debout sur une table déclame des vers. Je comprends assez vite qu’il s’agit de François Villon, le plus grand poète du Moyen Age. Il fréquente le lieu tous les soirs et souvent, il trouve un prétexte pour déclencher une rixe.

Juin 1516 – jour 17

17

Pilori des Halles : dessin Charles-Louis Bernier BnF – Bibliothèque nationale de France Gallica.

J’ai assisté cet après midi à une scène à peine croyable ! Aux alentours de l’actuelle rue Rambuteau, on trouve une petite tour octogonale percée de fenêtres, c’est un pilori. On y vient comme au spectacle pour assister au châtiment des condamnés exposés, attachés sur une roue en bois. Ils subissent pendant trois jours de marché, les insultes et les brimades de la population avant d’être parfois exécutés. Tout à l’heure, un bourreau appelé Fleurant, qu’ici tout le monde semble connaitre, devait exécuter un condamné. Il a dû s’y reprendre à deux fois pour lui trancher la tête. La foule parisienne attroupée, indignée par cette maladresse qui tournait à l’acharnement, a renversé l’édifice tuant le bourreau sous son poids.

Juillet 1584 – jour 18

18

Colonne érigée en l’hôtel de Soissons par Catherine de Médicis : [estampe] : Dédié à Messire Louis Basile de Bernage…

J’ouvre les yeux après le flash auquel je suis désormais habitué et mon regard accroche immédiatement un point connu, la colonne de Viarmes. Elle se trouve de nos jours près de la bourse du commerce, au cœur d’un palais magnifique. On l’appelle la maison de la Reine. Je m’en suis fait expliquer l’origine par un marchand de fruits très bavard. Cette grande colonne décorée de couronnes, de fleurs de lys et de cornes d’abondances aurait été construite sur l’ordre de Catherine de Médicis au milieu de son hôtel particulier flambant neuf. Les gens d’ici disent que le bâtiment est protégé par des forces occultes. Les raisons de la construction de cette colonne dorique sont visiblement obscures pour les parisiens. On murmure que la colonne témoigne du goût de la reine pour l’astronomie et les signes astrologiques. Incroyable de se dire que la colonne va survivre à la démolition de l’hôtel de Soissons en 1748 pour nous parvenir au 21e siècle.

 

Fin de la première partie, la suite à suivre bientôt sur notre blog ! 

 

 

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