Rencontre avec Stéphan Barrère, interprète français – langue des signes française

Chaque été, nos jeudis matins sont banalisés pour de la formation interne. Parmi les sujets abordés, la sensibilisation à la culture Sourde est un incontournable.

En avril dernier, nous avons organisé une projection pour l’équipe de l’épisode de l’Œil et la Main « Interprètes en devenir ». Des interprètes français/LSF étaient présentes. Lors des échanges qui ont suivi le film, les collègues avaient beaucoup de questions à poser aux interprètes, qui ne pouvaient y répondre, puisqu’elles étaient là pour interpréter – et non, ce n’est pas possible de faire les deux à la fois.

C’est pour satisfaire les curiosités de l’équipe sur le métier d’interprète que nous avons donc invité Stéphan Barrère pour un échange convivial – en présence d’interprètes français/LSF, évidemment !

Stéphan Barrère est interprète français/LSF depuis une quinzaine d’années, cofondateur de l’agence d’interprètes iLSF, et membre de l’Association Française des Interprètes et traducteurs en langue des signes (AFILS). Il tient un blog et un fil twitter. Il s’est montré passionné et passionnant !

Petit résumé de la séance

Interprète français/LSF, c’est un métier assez jeune, qui a émergé dans les années 1970, avec le Réveil Sourd. Désormais, cinq universités françaises proposent une formation diplômante à l’issue d’un master 2. Cependant, le métier n’est pas protégé : n’importe qui peut se prétendre interprète LSF, sans avoir de diplôme. Ainsi, de nombreux « interprètes » exerçant en France ne sont pas diplômés – et les premiers à en pâtir sont les personnes bénéficiant de ces interprètes : les Sourds. Les interprètes diplômés se retrouvent donc en concurrence avec les interfaces, qui ont une approche très biaisée des Sourds, en niant souvent leur autonomie.

On se retrouve donc dans des situations ubuesques, où il y a un enjeu sérieux pour le Sourd de comprendre l’ensemble des informations échangées à son sujet, mais où l’interface traduit à l’envie – laissant de côté ce qu’il n’estime pas nécessaire d’interpréter, ou ce qu’il ne sait pas comment traduire en LSF. Dans les tribunaux de justice, il arrive fréquemment qu’une personne soit nommée interprète en tant « qu’expert », sans diplôme, et assure, avec nombre malentendus, la traduction du jugement. On a aussi vu des enfants entendants de parents Sourds servir d’interprètes à leurs parents lors de la prononciation d’un divorce… Malheureusement, les exemples ne manquent pas pour illustrer les discriminations que subissent les Sourds au quotidien.

Rencontre avec Anne-Sarah Kertudo et Mathieu Simonet – 19 juin 2019

Quelques chiffres

On compte environ 450 interprètes diplômés en France aujourd’hui. En région parisienne, ils sont une centaine : environ 70 d’entre eux sont salariés dans des services d’interprètes ; la trentaine restante sont des travailleurs indépendants.

La profession est composée de 80% de femmes et 20% d’hommes. La répartition des interprètes diplômés sur le territoire français est très aléatoire. Aucun interprète en Corse. Une seule interprète diplômée à Orléans, face à une quinzaine d’interfaces.

Le salaire net en début de carrière avoisine les 1500-1600 €. La majorité des interprètes effectuent deux interventions par jour, voire trois quand ils assurent l’interprétariat d’un événement en soirée.

La déontologie de l’interprète

Secret professionnel absolu

L’interprète français/LSF intervient dans la vie des Sourds tout au long de leur vie, dans des situations parfois intimes, graves ou délicates : un rendez-vous chez le gynécologue, une identification à la morgue, un entretien professionnel pour licenciement… Le secret professionnel est donc une clause non négociable dans la profession.

Neutralité ou impartialité 

L’exigence de neutralité permet de protéger l’interprète : son seul rôle est d’interpréter les échanges entres les participants, non pas de participer aux échanges. Cela induit une mise à distance des situations difficiles, où l’interprète n’a pas à s’impliquer émotionnellement.

Fidélité

Il s’agit de tout traduire, en tenant compte aussi des intentions du locuteur, de l’ironie, des sous-entendus ; de l’humour, aussi, bien que ce soit le plus difficile à interpréter. Dans cette perspective, c’est plus facile d’interpréter dans un contexte que l’on connaît bien, parce qu’on y intervient régulièrement – on connaît mieux les intervenants, le contexte général, et cela induit un interprétariat de meilleure qualité.

Dans la tête d’un interprète

La particularité de l’interprète français/LSF, c’est de passer d’une langue orale à une langue visuelle – ou dans l’autre sens.

Chez les interprètes en langues orales, il est souvent plus facile et logique d’interpréter vers sa langue maternelle – le français, pour l’exemple. En langue des signes, c’est l’inverse : les interprètes se sentent plus à l’aise (surtout en début de carrière) d’aller vers la LSF, plutôt que de mettre des mots sur la LSF.

Contes par Najoua Darwiche – le 12 janvier 2019

L’acte d’interprétation du français vers la LSF se décompose ainsi :

  • J’entends et je comprends le sens du discours
  • Je casse le discours dans ma tête (déverbalisation)
  • Et je le restitue en LSF tout en contrôlant ma production

De fait, on observe toujours un décalage de trois à quatre secondes entre le locuteur et son interprète. Chez des interprètes très talentueux, ce décalage peut être de cinq à six secondes !

Plusieurs éléments peuvent venir polluer l’interprète dans son exercice :

  • Le médecin qui s’adresse directement à l’interprète alors qu’il devrait regarder son patient ;
  • Les gens qui parlent hyper lentement : difficile de reconstituer le discours en LSF quand on n’a pas la fin de l’idée ;
  • Les gens qui parlent tous ensemble en réunion : c’est aussi au Sourd de rappeler à ses collègues de parler chacun son tour.

Quant à la question d’interpréter un discours avec lequel on est personnellement en profond désaccord – par exemple, un meeting politique ; la vraie question est plutôt « est-ce que je me sens en capacité de traduire cette prestation ? ». Ainsi, chaque interprète a toute liberté d’accepter ou non une prestation.

Interpréter pour la télévision

Les situations d’interprétariat en direct sont les plus difficiles – lors d’un meeting politique, d’une conférence, d’un journal télévisé en direct.

Les journalistes, bien ancrés dans une culture orale, ont bien peu de considération pour les interprètes, qui reçoivent rarement les articles à l’avance pour les préparer. Ce n’est donc pas l’exercice le plus évident.

Le rendu à la télévision est par ailleurs plutôt mauvais : la vignette où apparaît l’interprète est trop petite et illisible. De fait, les Sourds ont une préférence pour voir un journaliste signant en direct et occupant tout l’écran, ou à défaut, pour la lecture des sous-titres…

La Charte signée en 2015 entre le CSA et l’Afils pour la présence des interprètes à l’écran semble avoir été signée pour la gloire, tant les chaînes font bien peu d’efforts pour améliorer l’accessibilité de leurs programmes.

L’interprète et la LSF

La LSF est une langue vivante qui évolue sans cesse. L’interprète n’est pas créateur de nouveaux signes, mais il peut contribuer à leur diffusion – sachant qu’il n’y a pas d’homologation officielle des nouveaux signes. Ce sont les nouvelles technologies qui pont permis d’uniformiser quelque peu la LSF, bien qu’il reste encore des particularismes régionaux. Par exemple, le signe pour  « rendez-vous » n’est pas le même à Paris et à Lyon.

La LSF est une langue très directe, très franche. Savoir si on peut faire du « politiquement correct » en LSF est une question linguistique classique d’entendant. Il n’y a pas de gêne à ce sujet chez les Sourds – et donc aucune tendance pour « adoucir » la LSF.

Il existe aussi des traducteurs Sourds, qui travaillent à partir d’un texte en français pour le traduire en vidéo LSF. Et aussi des interprètes Sourds (généralement appelés Deaf Interpreter) en langues des signes, qui passent d’une langue des signes à une autre – par exemple, de la langue des signes américaine à la LSF. Et encore des interprètes en langue des signes tactiles, pour communiquer avec des personnes sourdes et aveugles.

Contes par Najoua Darwiche – le 12 janvier 2019

L’avenir du métier

À ce jour, nous avons encore besoin d’interprètes – jusqu’à ce que des avatars numériques soient parfaitement opérationnels. De nombreux projets sont en cours pour développer des applications d’interprétariat automatisé – cependant, rares sont les projets sur lesquels on implique un Sourd signant ou un linguiste pour sensibiliser l’équipe de développeurs aux subtilités de la LSF.

Pour se faire une idée de l’avenir du métier d’interprète français/LSF, il est pertinent de regarder la situation des enfants sourds aujourd’hui – ce seront les clients des interprètes demain.

Le test de dépistage de la surdité à la naissance, obligatoire depuis 2012, a beaucoup secoué la communauté Sourde, dans la mesure où  c’est une vision très médicalisée de la surdité, sans aucune sensibilisation à la LSF et à la culture Sourde. Quand on annonce la surdité d’un nourrisson aux familles, ça les fige, ça casse toutes leurs capacités de communication et d’interactions avec l’enfant, alors que jusque-là, c’était spontané. On est dans l’idée de « réparer » le système auditif de ces enfants, pour qu’ils s’adaptent à une société orale – et on les encourage fortement à s’appareiller.

Parallèlement, de nombreuses classes bilingues français/LSF, dans lesquelles les enfants peuvent recevoir un enseignement dans les deux langues, sont fermées. Les enfants se retrouvent donc dans le circuit classique, peu accompagnés.

On assiste donc au développement d’une communauté Sourde à deux vitesses :

  • Une communauté où la LSF est toujours très présente, avec un recours aux interprètes ;
  • Des sourds appareillés, des profils très éclectiques, avec un recours ponctuel à des interfaces.

Schématiquement, nous avons donc, d’un côté, des entendants qui se glorifient de quelques avancées en matières d’accessibilité et qui trouvent la LSF « tellement jolie » ; d’un autre, des sourds qui ont réellement besoin d’une accessibilité étendue et qui ne l’ont pas… Le résultat : une communauté sourde discriminée dans son accès à l’information, à l’éducation, à la santé, etc… Une situation peu satisfaisante, donc…

S’il n’y avait que deux choses à retenir de cette belle rencontre…

  • L’accessibilité pour les personnes Sourdes est encore un vrai sujet sur lequel nous avons d’énormes progrès à faire ;
  • Par respect pour nos collègues Sourds et pour les interprètes, veuillez parler les uns après les autres, s’il vous plait.

Un commentaire Ajoutez le vôtre

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s